Oyez, oyez, rescapés des trolls finlandais et d’autres expérimentations de folk metal de la semaine passée !
Quittez les champs de bataille et suivez moi dans ce marché médiéval. Posez vos cornes d’hydromel, échangez les pour une chope et approchez vous du spectacle de marionnettes, j’ai une nouvelle histoire à vous conter. La semaine dernière, nous avons voyagé des forêts finlandaises aux brumes écossaises pour explorer les racines du Folk Metal. Aujourd’hui, nous allons continuer notre voyage à travers les divers genres composant cette Odin’s Temple. Rangez les kilts et les pendentifs de Mjöllnir et sortez les cottes de mailles : bienvenue dans l’univers aussi entrainant qu’improbable du Mittelalter-Rock, le rock médiéval allemand.
Si vous pensez que la cornemuse est réservée aux Écossais ou que la musique du Moyen-Âge se limite aux troubadours en collants, préparez-vous à être surpris. Le rock médiéval, c’est l’art de prendre tout les éléments d’un groupe de rock afin de sublimer des instruments du XIIe siècle, que ces instruments soient les vraies stars sur scène, le tout sous une énergie contagieuse et un déluge de flammes.
Pendant ce temps, en Allemagne, la naissance du Mittelalter-Rock
Commençons notre histoire par un petit retour en arrière. Alors qu’au début des années 90, les Anglais de Skyclad injectaient du violon dans leur Thrash et que les Finlandais commençaient à faire débouler sur l’Europe la vague Folk Metal, une révolution d’un tout autre genre grondait dans les vieux châteaux germaniques.
En Allemagne, la culture des Mittelaltermärkte (marchés médiévaux) est une véritable institution. Oubliez la petite fête de village avec trois stands d’artisans : là-bas, ce sont de gigantesques festivals immersifs qui peuvent même tourner de ville en ville, comme l’immense Medieval Fantasy Spectaculum (ou MPS). Imaginez des campements de plusieurs hectares, des tournois de chevalerie, des cracheurs de feu, des hectolitres d’hydromel et des dizaines de milliers de visiteurs habillés des pieds à la tête en costumes d’époque.
C’est dans cet environnement qu’en 1989, des puristes décident de faire revivre la musique du Moyen-Âge de manière brute. Des pionniers comme Corvus Corax fabriquent eux-mêmes leurs instruments, réinterprétant de manière moderne la cornemuse médiévale (créant ainsi les fameuses Marktsackpfeifen) et usent de percussions tribales pour jouer en acoustique pure, dans la boue et le froid, au milieu de ce chaos festif, vêtus de haillons. C’est le retour sur le devant de la scène des « Spielmänner » (les ménestrels).
Sauf que ces ménestrels ont aussi grandi dans un pays particulièrement féru de rock. L’idée de génie germe en 1992 : Subway to Sally commence ainsi à fusionner ces deux influences. Le défi technique est alors immense. Comment faire entendre une vielle à roue, une cornemuse, une harpe ou un luth face à un mur d’amplis guitare et une batterie ? Il a donc fallu inventer des micros spécifiques, travailler avec des luthiers pour intégrer ces micros directement à l’intérieur du bois des instruments, pour capter la vibration pure sans capter le bruit de la batterie à côté, ou bien créer des harpes de toute pièce pour pouvoir rivaliser avec la distorsion des guitares (comme Dr Pymonte de In Extremo).
Il fallu également oser braver la colère des « puristes » historiques en proposant cette fusion improbable pour l’époque. En effet, dans les années 90, la scène de la reconstitution historique allemande était extrêmement stricte. Quand des gars comme In Extremo ou Corvus Corax sont arrivés torse nu, avec des dreadlocks, des pantalons en cuir clouté, réinterprétant des classiques de la musique médiévale tel que Palästinalied de Walther von der Vogelweide avec des guitares électriques, des cornemuses et de la pyrotechnie moderne, les puristes ont hurlé au scandale !
Les groupes se faisaient parfois copieusement insulter par les historiens amateurs sur les marchés car ils « bâtardisaient » la musique ancienne et ne portaient pas du lin ou de la laine filée à la main (en gros on les accusait de ne plus être des « true », vous devez surement comprendre…).
L’inégalable Micha Rhein (leader, fondateur et chanteur de In Extremo) a raconté à plusieurs reprises qu’au tout début de la fusion medieval/rock, les puristes de la scène médiévale les regardaient de haut, les considérant comme de vulgaires « punks » qui faisaient du « bruit » avec des instruments pourtant nobles.
Le concept était fou, le pari risqué et les défis immenses mais la machine était lancée : le Mittelalter-Rock était né avec pour seule règle inflexible ne pas juste émuler des mélodies traditionnelles au synthé, mais utiliser des vrais instruments d’époque.
LA figure de proue incontestée : In Extremo
Si Subway to Sally a pavé le chemin au début des années 90, c’est à la fin de cette même décennie que le genre va commencer à gagner ses lettres de noblesse principalement grâce à un groupe : In Extremo.
Ceux qui connaissent un peu votre orateur savent que In Extremo est l’un de mes groupes favoris et que la partie qui va suivre manquera certainement d’objectivité. Mais qu’est ce que l’objectivité fasse au ressenti ? Peut-on être réellement objectif en parlant de musique ?
Retournons à notre sujet, outre-Rhin, quelques mois seulement avant que notre équipe de France de foot gagne sa première étoile… In Extremo sort alors son premier album de rock médiéval nommé Weckt Die Toten ! point d’orgue de plusieurs années pour Micha Rhein (de son nom de scène Das letzte Einhorn, la dernière licorne) à alterner entre une formation purement médiévale, très célèbre alors dans le milieu en Allemagne, et une formation intégralement rock.
Depuis, les chiffres démontrant le succès de cet étrange mélange pour l’époque sont sans appels : 13 albums studio au compteur, une moisson de disques d’or, et l’exploit hallucinant d’avoir placé pas moins de 4 albums directement à la place de Numéro 1 des charts officiels allemands (Sängerkrieg, Sterneneisen, Quid Pro Quo, Kompass zur Sonne), devançant régulièrement les plus grosses stars outre-Rhin. En propulsant ce genre musical des marchés aux têtes d’affiches des plus grands festivals européens, les sept musiciens (6 depuis le récent décès de Boris Pfeiffer) allemands ont réussi à imposer leur style singulier avec des prestations live toujours de très hautes volées.
- Quel album ? Tous ? Aucun immanquable ? Plus sérieusement mon album préféré reste le premier que j’ai découvert Mein rasend Herz et j’ai une véritable affection pour Kompass zur Sonne qui m’a accompagné pendant tout le confinement (merci aux livreurs qui continuaient à bosser !). Sinon le dernier album live, Wolkenschieber - Unter dem blutmond (à ne pas confondre avec Wolkenschieber qui est le nom de leur dernier album studio) permet d’écouter un medley de leurs meilleurs titres.
Les autres piliers historiques
Dans le sillage de l’explosion de In Extremo, d’autres acteurs majeurs ont contribué à faire du rock medieval ce qu’il est aujourd’hui :
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Tanzwut : Si j’ai déjà parlé du célèbres groupe acoustique Corvus Corax (les rois incontestés des marchés médiévaux), connaissez vous son alter ego rock indus Tanzwut ? Selon qu’ils voulaient jouer du folklore pur (Corvus Corax) ou mixer des cornemuses avec des beats de Metal Industriel et des synthés (Tanzwut), les même membres changent de nom et de tenues ! Mené par Teufel et ses cornes sur le crâne, Tanzwut est un véritable ovni dans le milieu du rock médiéval, fusionnant musique médieval et metal industriel !
- Quel album ? Labyrinth der Sinne (2000) pour l’histoire, ou Schreib es mit Blut (2016) pour leur période plus moderne.
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Saltatio Mortis : Peut-être le groupe le plus célèbre en Allemagne après In Extremo, tête d’affiche du Wacken l’an dernier pour leur 25ans (Il s’agit aussi du dernier gros groupe du genre que votre serviteur n’a pas encore pu voir en live…). S’ils ont vraiment commencé dans la rue en acoustique (avec leur chanteur Alea crachant du feu sur les marchés), ils ont connu une évolution hallucinante. Après avoir longtemps incarné le versant « Punk Médiéval » rebelle et engagé de la scène, ils ont totalement réussi un virage aux sonorités plus modernes, alternant des sonorités plus folk metal, signant des cover improbables (comme celui de Hypa Hypa d’Electric Callboy ou de We drink your blood de Powerwolf) ou enchainant des featuring aussi divers et variés qu’avec Peyton Parrish, Blind Guardian (l’excellent Finterwacht ou bien encore Faun.
- Quel album ? Für immer frei reste pour moi l’un de mes albums préférés de Mittelalter-Rock.
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Schandmaul : L’autre immense mastodonte de la scène, fondé en 1998, mais avec une approche très différente des précédents groupes décrits. Eux n’utilisent pas les grosses cornemuses, mais misent tout sur le violon, l’accordéon et la flûte. On est sur du Folk-Rock pur, très organique, racontant des contes de fées et des légendes. Le groupe a failli disparaitre en 2025, avec le cancer de leur mythique chanteur Thomas Lindner. Mais bien qu’il ai dû céder le micro à Till Herence, Thomas, loin d’abandonner, est resté sur scène, passant à la guitare et aux claviers pour continuer l’aventure, pour notre plus grand plaisir !
- Quel album ? Unendlich, un classique certifié disque d’or, ou le puissant Knüppel aus dem Sack pour leur période plus récente.
La relève de la veille garde
Comme tout genre, le Mittelalter-Rock ne cesse d’évoluer, ajoutant autant de sous-branches que de nouveaux groupes :
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Versengold : S’ils ont commencé dans la scène médiévale de manière purement acoustique, ils ont vite branché la basse et la batterie pour s’orienter vers un Folk-Rock beaucoup plus large et fédérateur. Pas de cornemuses ici mais un mélange ultra-entraînant de violon, de bouzouki et de guitares. Avec leurs textes d’une belle poésie, leur thématique très « maritime » du nord de l’Allemagne et leur énergie taillée pour les banquets, ils sont devenus l’un des plus gros groupes du pays.
- Quel album ? Was kost die Welt qui les a propulsés N°1 des charts, ou leur tout dernier, Eingenordet, un condensé parfait de leur esprit festif.
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dArtagnan : Eux ont carrément inventé leur propre sous-genre : le « Musketier-Rock » (Rock de Mousquetaires) ! Mené par Ben Metzner (qui n’est autre que le joueur de cornemuse et co-chanteur de Feuerschwanz, on y reviendra un peu plus tard), le groupe, qui a fêté l’an dernier ses 10 ans d’existence, délaisse le Moyen-Âge pour le 17ème siècle. C’est du Folk-Rock dopé aux mélodies extrêmement accrocheuses, porté par la cornemuse irlandaise cette fois (Uilleann pipes) et le violon. Entrainant, accrocheur, fait pour être chanté en chœur, le tout avec l’aventure, la fraternité et les combats à l’épée en toile de fond, dArtagnan a tout pour devenir un grand du genre dans les années à venir.
- Quel album ? Felsenfest sorti en 2022.
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Rauhbein : Encore plus récent, voici Le petit dernier qui monte. Fondé en 2019, ils apportent une touche très Folk Punk Irlandais, mais chanté en allemand. « Sponsorisé » par In Extremo (le chanteur est en guest dans le titre Weckt Die Toten et ils se sont également produit aux 30 ans du groupe avec un succès populaire incroyable), le groupe ne devrait pas tarder à franchir un nouveau palier dans les prochaines années !
- Quel album ? Adrenalin leur 3e et dernier album en date.
Le nouveau phénomène qui embarque une nouvelle génération au rock medieval : Feuerschwanz
Impossible de conclure ce récit sans évoquer le rouleau compresseur actuel du genre, j’ai nommé Feuerschwanz. À l’origine, le groupe était pensé comme un projet totalement parodique, faisant du « Comedy Rock Médiéval » avec des armures en carton. Et puis… ils ont musclé leur jeu. Aujourd’hui, c’est une véritable machine à la frontière entre le folk metal et le rock médiéval, passés maître dans l’art de la communication sur les rois des réseaux sociaux avec des avalanches de clips, de reels, et des reprises toujours totalement décalées rappelant qu’ils font toujours de la musique sérieusement sans se prendre au sérieux (Gangnam Style, Dragostea Din Tei, Gimme! Gimme! Gimme!). Pourtant, derrière cette machine médiatique qui semble parfaitement huilée, il y a un groupe capable de faire un album rempli que de tubes potentiels, adeptes de refrains très catchys et ayant toujours misé sur une expérience live mémorable avec show pyrotechnique, danseuses… Fait rarissime pour un groupe de Mittelalter-Rock : ils s’exportent massivement et tournent même en tête d’affiche en France !
- Quel album ? Pour les allergiques à l’allemand, l’album Warriors est un album de reprise de tout les plus gros tubes du groupe, en anglais, leur ayant permis de s’exporter bien plus facilement depuis.
Au lever de soleil, vers les sombres contrées…
Et voilà, c’est déjà le petit matin, les artisans replient leurs échoppes et les quelques derniers couche-tard rentrent chez eux, non sans mal. Notre marché médiéval ferme désormais ses portes. J’espère que ce voyage au pays du Mittelalter-Rock vous aura donné envie d’explorer ce genre si populaire chez nos voisins et pourtant si anonyme chez nous et de laisser une chance à la langue de Goethe couplée au son d’instruments traditionnels !
Pour autant, notre voyage dans la Odin’s Temple n’est pas terminée. Je vous donne rendez vous la semaine prochaine, loin des fêtes de village, loin des champs de bataille épiques, au cœur de la forêt pour communier avec la nature, honorer d’anciens dieux et retourner aux racines de la terre. Nous nous enfoncerons alors dans les sombres et mystiques contrées du Neofolk.
Et pour lier ces deux mondes, gardez en tête un nom : Faun. Ce groupe de Pagan Folk a longuement collaboré avec In Extremo et Saltatio Mortis, mais aussi avec Eluveitie, créant une passerelle magique entre la fureur du Folk Metal, l’énergie du Mittelalter-Rock et la mysticisme du Neofolk. Mais ça… c’est une histoire pour un autre temps !