chronique
Muse-The Wow! Signal
C’est le retour de Muse ! Quatre ans après le très décrié Will of the People, les trois natifs de Teignmouth dans le Devon reviennent avec The Wow! Signal (non, rien à voir avec World of Warcraft, je vous ai vus venir bande de geeks).
L’album avait déjà été un peu teasé à travers le morceau Unravelling qui introduisait d’ailleurs leur set au Hellfest en juin 2025. Mais depuis cette annonce, peu de nouvelles, et c’est fin 2025 que les trois compères sont entrés en studio pour enregistrer leur nouvel opus. Nouveauté, le groupe confie la production de son album à Dan Lancaster, musicien de leur tournée depuis 2022 mais aussi producteur/mixeur de Bring Me The Horizon et Three Days Grace, ce qui insuffle une énergie un peu différente à cet album. Décorticage, piste par piste.
La thématique de l’album ? L’espace et toutes ses composantes. Le « Wow! Signal » est d’ailleurs un signal radio puissant capté le 15 août 1977 par le radiotélescope de l’université d’État de l’Ohio surnommé The Big Ear. D’origine inexpliquée, celui-ci, perçu pendant 72 secondes et qui n’a plus été détecté depuis, a fait l’objet d’une attention significative de la part des médias et de toutes les théories complotistes dont Muse raffole.
Cet opus débute avec The Dark Forest ; on y retrouve tout ce qui a fait qu’on aime (ou qu’on déteste Muse, selon le point de vue). Le morceau est grandiloquent et la guitare rappelle à certains moments Stockholm Syndrome, mais emprunte énormément à ce style très opéra-rock qu’on retrouvait dans Knights of Cydonia. Il s’inspire de la « théorie de la forêt sombre » (une réponse au paradoxe de Fermi stipulant que les civilisations se cachent dans l’univers pour ne pas être détruites).
La piste suivante, qui fait un peu office de lead single pour cet album, est pour moi ratée. Nightshift Superstar emprunte au disco et au funk et fait la part belle au brillant jeu de basse de Chris Wolstenholme, mais ce n’est pas le genre de compositions que j’aime le plus dans Muse. Surtout, étonnamment, la voix de Matt Bellamy paraît fatiguée ici ; son falsetto semble abîmé et manquer de souffle. C’est un single pour les radios, upbeat, presque de la pop sucrée.
L’album est quand même très varié, et semble manquer de fil conducteur. Shimmering Scars en est l’exemple : cette ballade rock, atmosphérique et éthérée, plutôt réussie, contraste énormément avec la pop qu’on vient d’entendre. Le piano de Matt Bellamy, tout en gamme mineure, reflète bien cette thématique de la guérison et des cicatrices émotionnelles. Bellamy y file la métaphore des débris spatiaux (space debris) qui se disloquent sous l’effet de la gravité pour illustrer l’effondrement de sa vie personnelle. C’est une chanson sûrement écrite suite à sa rupture avec sa femme (en fait Matthew Bellamy c’est le Taylor Swift du rock, il écrit un texte à chaque fois qu’il se fait larguer). L’ambiance orchestrale renvoie directement à la noblesse symphonique d’Exogenesis de l’album The Resistance. L’utilisation d’un orgue d’église sur ce morceau est ancrée dans l’ADN de Muse depuis Megalomania dans Origin of Symmetry et apporte cette touche mystique bien plaisante.
Le rythme s’accélère sur Cryogen grâce à un jeu à la batterie bien complexe dont Dom Howard a le secret sur le premier couplet. Les paroles font référence à la froideur extrême (la cryogénisation) et la méfiance qui s’installent à la fin d’une relation amoureuse. Cette piste emprunte largement au metal alternatif et au hard rock ; certains la décrivent même comme du « gothic space rock » (si tant est que ça signifie quelque chose). C’est un morceau lourd, mené par des prouesses vocales impressionnantes de Bellamy, qui pousse sa voix à l’extrême (belting) sur les refrains. À cet égard, Cryogen rappelle par certains aspects Plug In Baby, surtout sur le riff de guitare. La composition possède d’ailleurs une outro bien lourde à la guitare et à la basse, calibrée pour les concerts. Un retour aux sources plaisant et réussi ?
Be With You commence comme une ode religieuse à l’amour, interprétée par Matthew Bellamy sur l’instrument d’une église de Los Angeles. Après cette introduction, la deuxième partie de la chanson est très pop, empruntant largement à la synthwave et aux années 80 dans la lignée de Something Human de l’album Simulation Theory ou Invincible issu de Black Holes and Revelations (2006), mais d’une manière beaucoup plus mature. Enfin, la troisième partie explose dans un élan « guitar rock ».
La grandiloquence de Muse et son côté space opera sautent aux yeux avec Hexagons. Massif et grandiose, le morceau est lourdement propulsé par des synthétiseurs, fusionnant des sonorités rétro avec un rock de stade. C’est la synthèse parfaite entre les synthés d’Algorithm et l’intensité classique de Space Dementia. L’œuvre porte indéniablement l’ADN de Black Holes and Revelations avec ses arpèges au synthétiseur qui rappellent fortement Knights of Cydonia. Un peu déconstruit et limite décousu, il emprunte largement à la structure de l’opéra, et nous rappelle que Muse peut encore nous surprendre. La conclusion est épique ! Sûrement l’effet recherché pour coller à cette thématique. Et étonnamment, la piste s’enchaîne avec la suivante (les applaudissements finaux se prolongeant sur l’intro d’après).
The Sickness In You & I n’est pas la plus réussie. Guidée par un riff de basse redoutable et « funky » de Chris Wolstenholme, qui s’autorise même des solos saturés sur le pont, cette rythmique dansante est un retour direct au son de Supermassive Black Hole et Panic Station. Et à nouveau, sur le pont, on entend déjà les chœurs d’Unravelling, le morceau suivant. Cette volonté de permettre aux pistes de s’enchaîner, comme si l’album constituait un tout cohérent, est assez surprenante, tant les chansons entre elles ne semblent pas intrinsèquement se répondre ou se succéder de manière logique.
Unravelling a été la première plongée dans cet opus dédié aux mystères de l’espace. Son thème est l’effondrement pur et simple. Le morceau (dont la pochette affiche le mot japonais « Hōkai » signifiant effondrement) parle du besoin de se couper du brouhaha du monde extérieur pour affronter son propre chaos intérieur. La musique débute par des bourdonnements numériques et une tension palpable avant d’exploser dans un déchaînement saturé de riffs.
Tandis que la critique le décrit comme un croisement entre le heavy metal, l’EDM, le metal progressif, le djent et le space rock, le groupe s’aventure ici dans un univers plus sombre. C’est un mélange intense de metalcore et de musique électronique, sur lequel s’envole le chant presque opératique de Bellamy. Des similitudes ont été notées avec des groupes comme Meshuggah et Sleep Token, liées notamment à la production de Lancaster et à l’utilisation d’une guitare à huit cordes — une grande première dans l’histoire de Muse. Malgré ces nouvelles influences, le tout sonne indéniablement comme du Muse. Il combine l’approche des synthétiseurs de The 2nd Law (2012) et Simulation Theory (2018), avec la lourdeur des riffs emblématiques d’albums comme Origin of Symmetry, Absolution et Drones.
Hush est la première composition intégrant une collaboration sur un album de Muse (un duo avec Mylène Farmer dédié au marché français est bien sorti en 2022, mais n’était sur aucun album) et l’invitée est la pop star britannique Ellie Goulding, qui enregistrait en fait dans le studio d’à côté. L’œuvre a été co-écrite par les trois membres de Muse, Dan Lancaster, Theo Hutchcraft (du duo Hurts), Nicholas James Gale (Digital Farm Animals) et Richard Boardman. Décrite par le Financial Times comme une « power ballad hard-rock », la piste s’avère très dépouillée au départ. Le magazine Clash l’a saluée en la qualifiant de « remarquablement efficace, fusionnant une europop stellaire avec l’un des meilleurs refrains du trio ». Cette nouvelle incartade du côté obscur de la pop est réussie mais n’est pas le terrain de jeu sur lequel j’attendais Muse. Ils avaient parlé d’un retour aux origines, ce n’est clairement pas le cas ici.
Pour terminer, Space Debris est un final atmosphérique qui étire les métaphores de l’album sur l’apesanteur et les choses qui se brisent dans l’espace, laissant l’auditeur flotter après l’intensité émotionnelle du projet comme le faisaient Exogenesis sur The Resistance ou l’éponyme The 2nd Law, tout en rappelant aussi Blackout sur Absolution.
Verdict ?
Inégal, surprenant, à la fois positivement et négativement. On retient The Dark Forest, Cryogen, Hexagons et Unravelling qui savent piocher dans ce que Muse fait de meilleur. On retrouve avec un plaisir coupable ce côté grandiose teinté d’une touche d’opéra et un peu surfait dans Shimmering Scars et Be With You, et on oublie la pop rock calibrée pour la radio que sont The Sickness In You & I, Nightshift Superstar et Hush. Le génie de Muse est toujours là, il faut juste savoir aller le trouver.
Liste des pistes :
| No |
Titre |
Durée |
| 1. |
The Dark Forest |
5:16 |
| 2. |
Nightshift Superstar |
4:07 |
| 3. |
Shimmering Scars |
4:28 |
| 4. |
Cryogen |
5:02 |
| 5. |
Be with You |
3:35 |
| 6. |
Hexagons |
5:27 |
| 7. |
The Sickness In You & I |
4:17 |
| 8. |
Unravelling |
3:58 |
| 9. |
Hush (feat. Ellie Goulding) |
3:56 |
| 10. |
Space Debris |
5:23 |
Artiste présent en 2025 le vendredi