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SUNN O))) au Sucre, Lyon, hier soir.

Troisième rendez-vous avec Sunn O))), après le choc de la découverte au HF 2016, et la catharsis inoubliable d’un concert en salle en 2019.

Je retrouve avec grand plaisir la salle du Sucre, dans laquelle j’avais assisté à un concert inoubliable de Nika Son (noise techno) en 2019 aussi, dans le cadre des Nuits Sonores, où j’étais seul au début du set (!), avant qu’une deuxième personne n’arrive en cours de route et que nous ne finissions à sept. Un concert d’ambient noise où j’avais rapidement fermé les yeux et eu la sensation d’être enfermé dans la salle des machines d’un puissant vaisseau spatial, en route pour le très) très)) très))) lointain.

Il m’est impossible de penser à Sunn O))) sans penser aux peintres Pierre Soulages et Yves Klein, auteurs de monochrones. Avec eux, pas de figuration, pas de représentation, pas de récit sous une forme classique. Avec Klein et Soulages, il s’agit de matière, de lumière et de texture. L’expérience est profonde, complexe, exigeante. Et avec Sunn O))), le monochrome est un monodrone dont il s’agit d’explorer les nuances, les convulsions, les soubresauts, les différences de niveau, l’évolution dans le temps (les morceaux sont longs). Cela revient à se placer dans l’œil d’un cyclone, à la différence que les bourrasques, bien qu’atmosphériques, sont sonores.

:speaker: avant le concert )

Sur la terrasse du Sucre - ex bâtiment industriel - en surplomb d’une Saône nocturne, des rires, une ambiance fébrile. Certains se demandent à quel volume ils seront mangés. Quasiment aucun tish metal ; seul le visage blafard de Jane Doe (Converge) nous interroge. Est-ce l’effet Nuits Sonores ? À l’écart, un type lit Camus (La chute). Prémonition ?

Dans la salle, des silhouettes vêtues de noir patientent dans une musique d’orgue. Un demi-cercle de 36 enceintes solennelles))) nous attend. Je ne sais pas encore que je vais y perdre une oreille.

La lumière s’éteint, la fumée envahit la scène (l’artiste Anne Weckström est créditée par un pannonceau près de la table du merch’) et, pendant de longues minutes, un programme inattendu nous est proposé : il s’agit d’un concert de Venom dont on a enlevé les parties musicales et gardé les interventions du chanteur. Étrange.

:sound::sound: début du concert ))

Sunn O))) se produit ce soir en mode Shoshin Duo (L’esprit du débutant). Les deux membres fondateurs - Stephen O’Malley et Greg Anderson - entrent sur scène, vêtus d’une longue robe noire encapuchonnée, et saluent.

Au premier accord, le corps sursaute - un corps / accords s’ensuit - et le cerveau reptilien semble refuser le volume sonore. Pulsion de fuite. L’air vibre sur mes avant-bras et sur ma nuque. C’est exactement comme s’il y avait des courants d’air - sans courants d’air. Je perçois le son comme une falaise abrupte, monolithique, monumentale, que je ne pourrai ni escalader ni affronter. Quelque chose - un fourmillement - se déplace jusqu’à la base de mon crâne, juste au-dessus de la 1ère vertèbre. J’entre dans Sunn O))) comme dans une eau))) d’ondes sonores.

:loud_sound::loud_sound::loud_sound: pendant le concert )))

Régulièrement, des voûtes de fumée encadrent les musiciens, face à face, qui ressemblent à des officiants aux gestes lents, menant une messe extrême - où une extrême ponction nous est offerte. Le plus souvent, la fumée tend entre eux et nous un fin rideau dont les volutes semblent évoquer des crânes, des spectres, des pensées vite envolées. Ils ont probablement joué quelques morceaux de leur répertoire, mais ni l’écoute ni la setlist ne me renseigneront à ce sujet : ce sera un long drone évolutif, pris de soubresauts, de vagues inlassables, sans interruption. Au bout d’une heure et quinze minutes de fascination, d’adhésion souvent, de répulsion parfois, à la faveur de fréquences encore plus basses - tout vibre en moi, des jambes à la mâchoire, des poumons à la gorge où je suis littéralement pris - je connais un abandon absolu, une béatitude violente (pour oxymorer l’instant). De nombreuses personnes dans le public ferment les yeux, d’autres (j’imagine) serrent les fesses ; certains lèvent les bras au ciel comme pour supplier un Dieu au poids écrasant.

:hear_with_hearing_aid: après le concert )

À la fin du set, en enlevant mes bouchons, je m’aperçois que je n’entends plus vraiment d’une oreille, qui est comme bouchée. Des acouphènes accompagnement certains sons - la radio, ma propre voix parfois. Pas d’amélioration franche ce matin. Parmi ceux qui m’accompagnaient, deux autres personnes souffrent des mêmes symptômes. Je profite d’un rendez-vous chez le généraliste pour me faire prescrire de la cortisone. Quand je demande à mon médecin s’il est raisonnable d’aller à un concert ce soir - Castle Rat, j’ai déjà mon billet - elle me regarde comme si j’étais un huluberlu. Je suis un huluberlu. Et si vous avez des conseils pour récupérer mon audition, si vous êtes déjà passé par là : je suis… à moitié toute ouïe. :pray:

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